Déclaration d'infinie gratitude à nos profs

Ils rendent hommage à Samuel Paty... Les auteurs jeunesse aussi.

En hommage à Samuel PATY.

 

Le site Actualitté.com publie l'information suivante :

Les Editions Robert Laffont et Pocket s’associent pour publier un ouvrage hommage à Samuel Paty, en défense de l’accès à l’information, à l’éducation et à la culture. Les bénéfices issus des ventes seront reversés à l’ONG Bibliothèque sans frontières. 

Écrivains, journalistes, politiques, personnalités du monde des médias et de la culture, parmi lesquels notamment Abd al Malik, Charles Berling, Nicolas Beuglet, Françoise Bourdin, Marie Darieussecq, Raphaëlle Giordano, Caroline Laurent, Marc Levy, Nicolas Mathieu, Thibault de Montaigu, Mathias Malzieu, Agnès Martin-Lugand, Bernard Minier, Camille Pasca, Tatiana de Rosnay, Josef Schovanec, Christiane Taubira, Sylvie Testud et Philippe Torreton contribueront au projet en racontant comment un de leurs professeurs a changé leur vie. 
 
Depuis 2007, Bibliothèques Sans Frontières favorise l’accès à l’information, à l’éducation et à la culture auprès de celles et ceux qui en sont éloignés. La sortie en librairie du livre Enseigner la liberté : Ce prof qui a changé ma vie doit intervenir le 26 novembre, avec un prix de vente à 5 euros. 

C'est une initiative qu'il nous faut saluer. J'ai cependant l'impression que parmi les 40 personnalités qui y ont contribué, il n'y a pas d'autrices ni d'auteurs jeunesse. Ce n'est pas grave, l'idée me paraissant belle et salutaire, à mon tour je prends ma plume pour rédiger ma " Déclaration d'infinie gratitude à nos professeurs ". Si d'autres autrices et auteurs jeunesse souhaitent également écrire et publier sa Déclaration d'infinie gratitude, celle-ci sera la bienvenue.

 

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Arthur Ténor - Ma déclaration d'infinie gratitude...

« Chaque fois que j’y repense, et j’y repense souvent, s’impose à ma conscience le visage de Mme Touzet. Une dame blonde, avec un visage très clair, et qui dans mon souvenir était toujours souriante, mais pas trop, comme une personne naturellement attentionnée. Je n’ai jamais oublié non plus le timbre très particulier de sa voix, profond, venant du cœur dirais-je aujourd’hui.

C’était en 4ème et j’étais complètement à la ramasse. Ma dyslexie n’avait pas été réglée par mon premier redoublement, en 10ème (le CE1), pas plus que par les stimulations psychologiques de certains adultes, pourtant bien intentionnés : « Tu finiras marchand de cacahuètes ! » (parce que nous habitions en face d’un stade où un vieux monsieur fourbu poussait sa charrette de bonbons et de cacahuètes les jours de match. C’était, semblait-il, une vision de déchéance extrême, censée m’électrochoquer la volonté), « Mon pauvre garçon, tu n’y arriveras jamais si tu continues ainsi »... J’avais si bien réussi à les croire que je suis devenu un parfait décrocheur, jusqu’à ce que tombe la condamnation : « Malheureusement, il n’y a pas d’autre solution pour votre fils. Il va falloir envisager la 4ème de Transition », autrement dit la classe poubelle où il attendra d’avoir 16 ans pour qu’on puisse l’éjecter du système scolaire et qu’il aille se faire voir ailleurs, dans un monde de déclassés où l’on se fichera qu’il confonde les p et les q, les c et les s et qu’il s’emmêle les pinceaux avec les doublements de consonnes. J’ai tellement pleuré et protesté pour qu’on ne m’expédie pas dans ce que je savais être le purgatoire des ratés du système, que Mme Touzet a proposé une solution : « Il te reste un trimestre pour te rattraper, et je t’aiderai, mais seulement si tu le veux. » J’ai dit oui. Mes parents lui ont alors demandé si elle acceptait de me donner des cours de rattrapage (en français ) après ses propres cours. Ils ont également sollicité ma prof de Maths – j’ai oublié son nom et je m’en veux terriblement. Les deux enseignantes ont accepté et, se faisant, m’ont sauvé l’avenir.

Quand je repense à cette époque, c’est donc le visage de Mme Touzet qui s’impose, ainsi qu’un souvenir, très précis, très fort : un jour, elle rendait à ses élèves les copies de la dernière rédaction réalisée en classe. D’habitude, mes notes dans ce genre d’exercice oscillaient entre 6 et 10. Souvent moins, jamais plus. Quand vint mon tour, elle se planta à deux pas de ma table et me considéra, longuement ai-je en mémoire, sans doute une ou deux secondes en réalité. Dans ses yeux, je fus saisi par l’inquiétude d’y lire quelque chose ressemblant à du renoncement. Après des semaines de cours de rattrapage, mes efforts – j’étais pourtant devenu un élève studieux – avaient donc été vains ? Et nous étions à l’heure du verdict… Elle posa doucement ma copie sur ma table. 17/20. Je l’ai regardée, tout éberlué. Mais pourquoi donc  avait-elle l’air désolé ? Plus tard, j’ai compris que c’était sans doute parce que le conseil de classe avait décidé que, malgré mon âge et un premier semestre calamiteux, j’étais autorisé à redoubler ma 4ème. Je n’allais plus en Transition. Je reculais juste d’une case. Malgré cela, cette belle victoire semblait être pour elle une semi-déception, non pas à cause de moi, mais d’elle-même, comme si elle avait en partie échoué en ne parvenant pas à convaincre le conseil de classe de me faire passer en 3ème. C’est en tout cas ce que j’ai déduit de son étrange expression.

Ainsi donc, alors que j’étais en train de me noyer, deux profs de collège m’ont tendu la main. Cela a suffi pour que j’aie pu m’extraire, par mes efforts, du marécage de l’échec et de la perte de confiance où je m’enfonçais lentement et sûrement.

Ce n’est pas fini. Car j’ai revu Mme Touzet. Trente ans plus tard, alors que j’étais devenu auteur pour la jeunesse. Son mari, ancien professeur d’histoire-géographie, écrivait des essais historiques. À ce titre, il était invité dans les salons et fêtes du livre de notre région. C’est à l’une de ces occasions que j’ai vu se présenter devant mon stand une dame âgée au visage très clair, légèrement souriant. Mon cœur s’est serré comme une éponge. Je me suis levé de ma chaise. « Madame Touzet ». Elle regardait mes piles de romans en hochant légèrement la tête. Je balbutiai : « Vous vous souvenez de moi ? J’étais l’un de vos élèves en 4ème, je me prénommais alors Christian ? » « Oh oui, très bien. Vous avez fait votre chemin je vois ». Je suis incapable de me rappeler ce que j’ai répondu, à cause de l’émotion sans doute. Ce devait être quelque chose comme : « Oui et... Merci ! Merci du fond du cœur ! Car si je suis là aujourd’hui, à signer mes livres à quelques tables de votre mari, c’est grâce à vous, et à votre collègue de Maths. Grâce à vous, Mme Touzet ! Grâce à vous ! Jamais je ne le répèterai assez. »

Arthur TÉNOR, le 1er novembre 2020

Le doc PDF est disponible et à diffuser largement, si on le souhaite, en cliquant sur le lien ci-dessous :

D_claration_d_infinie_gratitude___Arthur_T_nor

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Anne Poiré  " Déclaration d'infinie gratitude à mes professeurs "

" Je suis obligée de changer la formule Ce prof qui a changé ma vie, expression qui ne me convient pas, bien trop limitative. D’abord je vais supprimer l’abréviation, parce que « Ce Professeur qui a changé ma vie » me semble mille fois plus respectueux, à l’image de ce que je ressens face aux enseignants qui ont compté pour moi. Je l’aurais bien féminisé, ce mot fondamental, mais certains hommes aussi ont joué un rôle inimitable, dans ce parcours. Et puis je viens de passer tout naturellement au pluriel. Oui. C’est un heureux mélange, une merveilleuse diversité dont il me faut parler ici : « Ces professeurs qui ont changé ma vie ». Ce n’est pas un enseignant, unique, qui a bouleversé l’existence qui aurait pu être la mienne. C’est la riche variété, de chacun.
Je tiens à les nommer. Y compris celle qui s’appelait Anne-Marie B, et qui s’est suicidée. Elle m’a marquée. Dans son enseignement, et sans doute par sa mort. Celle qui s’appelait « Nasi », avec un « s », et dont il fallait prononcer le nom comme un « z ». Elle m’a fait détester les mathématiques, mais ce que je suis dépend aussi de ces moments d’incompréhensions partagés avec elle. Et d’autres, Madame Gogain, qui parlait un anglais tellement British que beaucoup de ses mimiques me sont restées, lorsque j’articule dans la langue de Shakespeare, et je souris à la pensée de ses leçons si conventionnelles, qu’elle répétait vaillamment, dans son étroit tailleur, rose bonbon ou vert amande, de reine d’Angleterre. Impossible de ne pas nommer Madame Villanova, avec son accent corse, lorsqu’elle disait « Ma petite chérie », la première, qui m’a appris à lire, à écrire, au cours préparatoire, mais aussi l’irremplaçable Didier Stammbach, au cours moyen. Il a ouvert en moi les portes de la diction, de la poésie, du texte bien dit avant toute chose. C’est lui qui m’a autorisée à devenir, aussi petite que j’étais, écrivain. Poète. Et puis j’ai eu un professeur de dessin qui osait porter des vêtements dignes de Sonia Delaunay, colorés, géométriques, une femme qui m’a appris par l’exemple que l’on pouvait être unique, oser la différence. Ne pas se conformer à des canons, des modes, une standardisation insatisfaisante. J’ai rencontré Violette Blank-Dubois, qui ouvrait sur la psychologie, les relations entre humains, tout en nous faisant découvrir les subtilités d’une langue qu’elle maîtrisait merveilleusement. Je pourrais aussi nommer Bernard Bowyer qui m’a autant initiée à l’espagnol qu’à ses engagements politiques, mes professeurs de classe préparatoire, comme Marcel Ditche, m’imposant, plus qu’une certaine rigueur une rigueur certaine, laquelle sans doute me faisait jusque-là défaut : la liste est si longue... Je pourrais aussi nommer ceux dont j’imagine qu’ils m’ont moins apporté, et pourtant, sans doute, sur ce terreau, aussi, je me suis construite. Ce que je suis aujourd’hui, existe par opposition, par mimétisme, par désir d’être à la hauteur, de faire « aussi bien qu’eux ». Moi aussi j’ai envie d’aider à épanouir, à penser, à oser. Je dois à ce bouquet d’enseignants mes convictions, mes enthousiasmes. Sans doute suis-je devenue écrivain grâce à eux tous, mais également pédagogue, enseignante, à mon tour. Heureuse au milieu des mots, des idées, dans la démonstration, les arguments, les exemples choisis. Épanouie dans l’acceptation de la différence, au quotidien. D’autres, encore.
La principale, la merveilleuse, l’unique Maryvonne, ma chère Maryvonne, « la Rousseau », comme on disait alors, celle qui sauve encore trente-cinq ans après, des générations d’élèves, toujours, avec la même générosité, le même élan, y compris depuis qu’elle devrait être à la retraite, elle continue. Reine du théâtre, mais humaniste, d’abord, ouverte. Elle travaille actuellement, d’ailleurs, à un courageux projet, sur la laïcité.
Ces adultes ont su – chacun à leur manière - me regarder, pas seulement petite fille, adolescente, jeune adulte. Ils m’ont forcée à réagir, à prendre position, à exister. Ils m’ont montré le chemin, le leur, afin, en toute liberté, de me donner les moyens de construire le mien. À vous tous, dont j’ai croisé le chemin, merci. "

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